Idée reçue n°1 : les cryptos, ça pollue !

Dans notre série “Les idées reçues crypto”, nous essayons d’apporter des réponses claires et objectives aux critiques récurrentes portées à l’encontre des cryptoactifs. L’occasion de prendre de la hauteur sur le débat, de comprendre ses tenants et aboutissants et de déconstruire certaines idées reçues.

“Les cryptomonnaies consomment plus que des pays de plusieurs millions d’habitants, elles empêchent ces derniers d’accéder pleinement à leur électricité, ou pire, elles en font grimper le prix ! C’est une catastrophe environnementale, il faut interdire tout ça !”.

Ce discours vous est familier ? Probablement. 

Nous sommes en janvier 2022, et une large partie des médias comme du grand public persiste à clamer que les cryptoactifs constituent une terrible menace pour la santé de notre planète. Ces convictions se basent bien souvent sur des études qui, disons le franchement, ne comprennent réellement ni le fonctionnement de ce nouveau système, ni ce qu’il est censé remplacer. 

À qui s’adressent ces critiques ?

Commençons par le commencement. Ces attaques visent-elles Bitcoin ? L’ensemble des cryptoactifs ? Les plateformes d’échange centralisées ? Le fonctionnement même de la technologie blockchain, peut-être ? Dans la bouche des détracteurs, la réponse change en permanence. Et pourtant, elle change déjà à peu près tout.

Pour faire simple, il existe aujourd’hui deux grandes familles de cryptomonnaies : celles basées sur un fonctionnement PoS (Proof-of-Stake, ou preuve d’enjeu), et celles basées sur un fonctionnement PoW (Proof-of-Work, ou preuve de travail). Loin de nous l’idée de vouloir vous perdre sur des détails techniques mais la distinction entre les deux catégories, dans ce débat, s’avère fondamentale.

  • La PoS, en quelques mots, implique que les transactions sur la blockchain soient validées et le réseau sécurisé grâce au “blocage”, dans le protocole, d’un nombre important de jetons de la cryptomonnaie en question. Ce mécanisme, apparu chronologiquement dans un deuxième temps, offre l’avantage d’être extrêmement peu gourmand en énergie, bien qu’un peu moins sécurisé. Il concerne aujourd’hui l’immense majorité des projets de l’écosystème. Ceux-ci, d’emblée, se retrouvent donc exclus du débat sur leur impact environnemental ;
  • La PoW permet également de valider des transactions et de sécuriser le réseau, mais s’appuie pour ce faire sur des machines extrêmement puissantes, résolvant en permanence des opérations complexes. Celles-ci consomment, c’est un fait, une certaine quantité de ressources énergétiques pour fonctionner. C’est le cas de Bitcoin, qui catalyse donc à lui seul les débats sur la question.

Ceci étant dit, affirmer que les cryptomonnaies sont polluantes car on pense que Bitcoin l’est revient plus ou moins à dire que les États-Unis sont couverts de buildings puisque c’est le cas de Manhattan. Vous trouvez ça logique ? Nous non plus.

Une consommation à relativiser

Pour fonctionner, le réseau Bitcoin a effectivement besoin de consommer. Concrètement, ce besoin est estimé à 127.98 TWh par le Cambridge Center for Alternative Finance, en consommation annualisée. Un chiffre à relativiser, tant il est supérieur à ceux avancés notamment par l’ancien spécialiste de la sécurité Google Marc Bevand (14 à 27 TWh, chiffres de janvier 2018) ou par divers chercheurs de l’université d’Aalborg, au Danemark (31 TWh, toujours en 2018). Jean-Paul Delahaye, professeur émérite à l’université de Lille et mathématicien, estime lui que « 40 TWh/an est une évaluation minimale totalement sûre », et que “ceux qui contestent ce résultat ne sont pas sérieux”.

Toujours est-il que, en partant de la plus haute estimation de la consommation possible de Bitcoin, celui-ci nécessiterait donc un peu plus d’énergie qu’un pays comme la Norvège (124,3 TWh/an). Beaucoup, pas beaucoup ? Comment le déterminer ?

Comparaison de la consommation énergétique annuelle de Bitcoin et d’autres industries.

Comparaison de la consommation énergétique annuelle de Bitcoin avec celle d’autres industries.

Si le petit jeu des comparaisons s’avère très peu pertinent (nous y viendrons plus tard), il permet déjà de remettre certaines choses en perspective. La consommation énergétique de Bitcoin, à son maximum théorique, resterait ainsi inférieure à celle utilisée pour la production de l’or (131 TWh/an), du cuivre (167 TWh/an), du ciment (384 TWh/an) ou du papier (586 TWh/an), et 10x inférieure à celle utilisée pour le fer et l’acier (1233 TWh/an).

Pour aller plus loin, ce serait même 17x moins que l’énergie nécessaire au fonctionnement de l’air conditionné (2199 TWh/an), beaucoup moins que celle utilisée par les data centers (200 TWh/an), à peine plus que celle consommée par les réfrigérateurs (104 TWh/an) aux États-Unis seulement (!), et à peu près la même chose que celle accaparée par les télévisions et l’éclairage domestique, aux États-Unis encore (120 TWh/an). Toutes ces industries devraient-elles cesser d’exister au motif qu’elles nécessitent plus d’énergie que certains pays pour fonctionner ?

L’impossible comparaison

Cette considération nous amène automatiquement à une autre question, cette fois-ci plus philosophique : à quoi Bitcoin peut-il réellement être comparé ? Si la consommation énergétique totale de grands rectangles métalliques servant à conserver des yaourts au frais n’offusque à priori personne, alors pourquoi une infrastructure monétaire complète et mondiale comme Bitcoin subirait un jugement plus radical ?

Et c’est là que se situe toute la différence. Bitcoin se trouve être à la fois un système de paiement, une unité de compte, et plus généralement la possibilité pour tout individu de créer et gérer ses propres fonds, en totale autonomie. Quelle autre invention, aujourd’hui, peut se targuer de remplir les mêmes fonctions ?

Visa ? Visa n’est qu’un circuit de paiement. Supprimez les banques et la monnaie, et Visa n’a plus aucune utilité. Ajoutez à cela le fait que la consommation d’énergie de Bitcoin ne dépend en réalité aucunement du nombre de transactions effectuées (grâce au Lightning Network, le réseau peut même en réaliser plusieurs millions par seconde sans modifier son impact énergétique) ce qui est le cas de Visa, et la comparaison devient à peu près aussi pertinente que celle essayant de lier un avion à un aéroport.

Non, pour juger pour de bon de la performance énergétique de Bitcoin, il faudrait la comparer à celle de l’ensemble du système bancaire, mais aussi à celle de toutes les industries liées à l’extraction de l’or, le « bien physique » s’en rapprochant le plus. Or Bitcoin ne possède aucun “employé”, aucuns “locaux”, aucun “intranet”. 

Vous tenez vraiment à comparer ? Alors vous devez prendre en compte l’impact énergétique lié à chaque salarié de ces industries (leurs allers/retours jusqu’au travail, leurs appels, leurs mails, leur rémunération, même, et ce qu’ils font de celle-ci, ainsi que chaque action de leur vie impactant un temps soit peu notre planète), celui lié aux locaux et infrastructures (leur coût de fabrication, de rénovation, de fonctionnement, l’éclairage, le matériel informatique…), au fonctionnement technique interne (systèmes de communication, intranet…) etc.

Problème : personne ne dispose de ces statistiques. Car elles prendraient des vies entières à être rassemblées, d’une part. Car le système bancaire, lui, est très loin d’être transparent sur les chiffres de sa consommation, d’autre part. Et puisque celui-ci finance de façon avérée les industries fossiles (l’impact carbone des seules banques françaises serait ainsi 8 fois supérieur à celui de la France entière), finalement, le flou peut se comprendre.

La question reste entière, donc. Comment juger de la consommation d’une invention tout simplement incomparable ?

La réponse est simple : on ne peut pas. Car Bitcoin vise en fait à remplacer des industries toutes entières, déjà. Car il propose un modèle qui n’a jamais été vu dans l’histoire de l’humanité, surtout. Peut-être devrions nous plutôt nous demander : quelle devrait être la consommation d’un système monétaire parfait ? Un système monétaire parfaitement inclusif, sécurisé et automatisé ? Quel impact environnemental est-on prêt à accepter pour cela ?

Vous avez 4 heures.

Le minage “vert”

Consommation ne signifie pas pollution, ensuite, et c’est une notion que beaucoup de critiques semblent oublier. Au Q2 2021, selon le Bitcoin Mining Council, 56% des bitcoins minés l’étaient via des énergies vertes. Un chiffre tout sauf étonnant compte tenu des besoins effectifs des mineurs et de leurs caractéristiques. 

Deux choses principales à retenir à ce sujet :

  • Le matériel de minage offre l’avantage d’être très facilement transportable. Puisqu’il nécessite pour fonctionner une simple connexion Internet, même de mauvaise qualité, celui-ci peut s’effectuer partout sur la planète, sans aucune contrainte géographique ;
  • Pour être financièrement intéressant, le minage doit logiquement s’appuyer sur les sources d’énergies les moins coûteuses. Devinez quoi ? C’est régulièrement le cas des énergies renouvelables.

En effet, celles-ci sont dites “non-pilotables”. Comprenez par là que les éoliennes tournent quand il y a du vent seulement, alors qu’une centrale à charbon fonctionne (normalement) à toute heure et en toutes circonstances. Si la demande énergétique augmente, vous ajoutez du charbon dans la centrale, l’offre se met à niveau, tout le monde est content. Si la demande augmente également pour l’éolien mais qu’il n’y a toujours pas de vent, et bien… celle-ci ne peut-être satisfaite. À l’inverse, si le vent souffle particulièrement fort mais que la demande stagne, vous produisez de l’énergie dont personne n’a besoin, et bien souvent, puisqu’elle est très difficile à stocker de façon durable, vous la perdez. Cette énergie supplémentaire, puisqu’elle est de toute façon vouée à disparaître dans très courts délais, est bradée à des prix inférieurs à ceux d’autres énergies. Logique.

Cette intermittence dans la capacité de production représente un désavantage majeur pour ce système énergétique et sa viabilité économique, et ralentit donc la transition écologique. Les énergies renouvelables, pour être rentables, doivent pouvoir bénéficier du soutien d’industries très mobiles, capables d’absorber les surplus d’énergie que personne d’autre n’aurait sinon le temps d’utiliser. Et c’est là que les mineurs de bitcoin interviennent.

Mais cela va encore plus loin ! Au-delà des énergies renouvelables, le minage s’oriente de plus en plus vers des “déchets” pour s’alimenter. Vous avez entendu parler du “ gas flaring” ?

Lorsque vous récupérez du pétrole à partir d’un puits, vous libérez par la même occasion un ensemble d’hydrocarbures pas franchement positifs pour la planète : des condensats, du gaz liquide ou encore du gaz naturel… Transporter ceux-ci coûterait trop cher, et les laisser s’évaporer serait catastrophique pour l’environnement. Dans ¼ des cas, ils sont donc simplement brûlés. Une aubaine pour les mineurs de bitcoin qui, eux, récupèrent ces gazs pour alimenter leurs machines. Ces derniers ne payent donc rien (ou presque), et des émissions néfastes sont évitées. Là aussi, tout le monde est content.

Changement de paradigme

Nos monnaies telles que nous les connaissons se définissent par une dépendance forte à la création de dette et à la croissance perpétuelle. L’inflation qui les caractérise implique une chose pour ceux qui les détiennent : il faut dépenser, et dépenser vite, sous peine de voir son pouvoir d’achat fondre comme neige au soleil. Depuis 2000, le dollar, la monnaie de référence mondiale faut-il le rappeler, connaît un taux d’inflation de 61,9%. Votre grand-mère qui a planqué ses billets sous le matelas a donc vu la valeur de ces derniers chuter de plus de moitié sur cette période. Vous ne voulez pas finir comme votre grand-mère ? Alors il faut acheter. Et tout de suite, de préférence.

Bitcoin, lui, est fondamentalement rare, limité et non-manipulable. Il y en aura 21 millions, pas un de plus, et rien ni personne n’y changera jamais quoi que ce soit. Grâce au processus de halving, qui réduit de moitié la quantité de bitcoins émis tous les 4 ans, il s’agit en plus d’une monnaie déflationniste. L’offre en circulation diminue, tandis que la demande augmente. Le bitcoin que vous possédez aujourd’hui vaudra peut-être le double demain, alors pourquoi le dépenser ?

Ce fonctionnement pousse les agents économiques à un comportement « rationnel », à des années lumières de celui induit par l’inflation habituelle. Il s’agit d’un changement de paradigme complet. Adieu la consommation immédiate et impulsive, dites bonjour à un comportement d’achat prévoyant et long-termiste.

Sauf à croire encore au concept de croissance verte, Bitcoin constitue aujourd’hui bel et bien la seule alternative à ce système économique malade, basé sur une illusion de croissance infinie et de ressources naturelles gratuites. Une alternative encore imparfaite, certes, mais à laquelle on ne peut raisonnablement attribuer les torts de celles existantes.

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